La connexion avec le serveur est ...

Publié le par La Porte Bleue - Danièle Antoniotti

Ronronnement sourd, lancinant, un bruit qui éclaire : un ordinateur.

Une vision sur le monde... virtuel... les salons, les conversations privées, ignorées, bloquées, avalées, dénudées...

Douleur se réveille brusquement, en sanglot, en sueur, en peur, se frottant frénétiquement les bras comme si des insectes lui parcouraient le corps.

Son corps lui fait mal, son dos lui fait mal. Posture désagréable que celle de dormir sur une table. Table, bureau, lit, salon, cendrier qui déborde, paquets vides, cendres éparses, désordre de vie, d'envie.

Un vieux tee-shirt, un vieux jean, un vieux canapé, une vieille tapisserie au mur, une vieille moquette mais Douleur n'est pas vieille non...et pourtant...

 

Mike : ton âge ?

D : 36

Mike : t'es comment ?

D : comme je suis ?

Mike : ha ha !Tu pèses combien ? comment t'es faite ?

D : quoi ?

Mike : oui ! Ta taille quoi, ton poids, t'es grande ? Boulotte ? Mince ?

D : J'hallucine... ok, après tout...1,70m heu...57kg, brune, yeux marron cheveux courts, ça va comme ça ?

Mike : t'es mariée ?

D : non

Mike : tu vis où ?

D : à Zoulouland

Mike : hein ?

D : dans une grande citée où tous les humains dorment...

Mike :  ??? ... T'es pas un peu givrée toi ? tu portes koi sur toi en ce moment ?

Mike a été ignoré

 La connexion avec le serveur est interrompue

 

 Mais que ce passe t'il donc ? Suis-je en train d'écrire, de dormir, suis-je morte, Boris travaille sur l'ordinateur... ou bien est-ce... ? Le temps est désordonné, ça tourbillonne dans tous les sens... je me sens fiévreuse... j'ai dû prendre trop de drogues ce soir... Mais, nous sommes quel sois ? Je ne prends plus aucune drogue, je suis avec Boris ! Les mots sont en train de m'emprisonner dans mes maux qui n'ont de cesse de vouloir guérir.

Je veux encore souffrir pour me souvenir ! Je veux me souvenir !

Je rêve sûrement... qui me parle ? Qui parle ?

Je me regarde, je suis en train de saisir ces mots sur cet ordinateur et Boris est là... David Bowie chante... Boris fredonne cette chanson...

Suis-je dans le présent ? Mais Boris tu n'existes pas encore ? Tu n'as peut-être jamais existé... Nous sommes en 2002 ? Je suis derrière mon ordinateur là bas ? Dans cette maison de banlieue où le temps s'est arrêté de respirer pour mieux suffoquer  ?

Quel est ce monde qui m'avale, je me laisse allez,  je me laisse aller... je me rendors...

 

Je n'arrive pas à écrire... non je n'y arrive pas...

Je dois raconter... me raconter ? Raconter son histoire ? Difficile d'écrire qu'à 4 heures du matin Douleur n'aspire qu'à une chose,: prendre une douche et se frotter jusqu'à ce que sa peau la fasse souffrir.

Laver son corps de cette nuit, de ces nuits, de toutes ces nuits sans dormir... si seulement se laver suffisait, et pour se laver, il faut se toucher.

Non je n'arrive pas à décrire le désarroi de Douleur, je ne sais pas faire ça, écrire ce que ressens l'autre. Que ressent-elle ? En fait, il est inutile que je m'embrouille en voulant faire celle qui sait... qui sait écrire... la douleur.

Cries le donc toi ! Douleur ! Et si je te posais la question ? Que ressens-tu là ?! À 4 heures du matin après une nuit de tchat, de clopes et de cauchemar ?

Douleur dans le miroir se regarde...

Moi ? Ce que je ressens ? En ce moment... ?

Une envie de vomir ! de m'arracher la peau ! de faire du mal ! de me faire du mal, de m'enfuir, de dormir, de rire, de pouvoir me toucher, me cacher !        Voilà... c'était plus facile de lui demander...

(extrait de Innocente Douleur)

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