L'amour dans l'Art ou Vice et... (extrait de "La Porte Bleue")

Publié le par La Porte Bleue - Danièle Antoniotti


« tu aimes D. ? soit sincère, surtout si tu n’aimes pas tu me le dis hein ? je ne voudrais pas que tu me dises que tu aimes si ce n’est pas vrai, ne m’épargne surtout pas, je…»

je lui coupais la parole en la fusillant du regard et mis mon doigt sur la bouche pour lui faire comprendre de se taire. Je tournais ma tête vers la sculpture.

Bois et argile, elle représentait un blouson, un anorak sur un buste nu de femme, la poitrine généreuse s’affaissait légèrement, quelques bourrelets apparaissaient au niveau de la taille, une femme sans âge tout à fait banal, c’était beau.

Carole avait vraiment la vérité dans ses mains, oui, j’aimais cette sculpture, mais je ne lui disais pas, il fallait qu’elle le comprenne d’elle même, qu’elle gomme ses doutes et ses peurs pour ne voir que mes yeux en train de contempler son travail, qu’elle sache.

 

Oui Carole méritait qu’on s’intéresse à elle.

Tout avait commencé suite à ses études d’architecture d’intérieure à l’Ecole d’arts graphiques et d’architecture intérieure Penninghen. Elle quittera cette école pour suivre sa voie, la sienne. Elle l’exprimera dans la peinture et la sculpture en entrant à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts (ENSBA) sur les conseils d’un homme qu’elle continuera à appeler maître tout au long de sa vie. Peter Norrac était un enseignant célèbre qui lui fit découvrir les délices de l’art et d’autres car affinités.

La période Norrac de Carole ou selon ses termes « ma période anorak » aura été la pire comme la meilleure. Cette étudiante très douée se trouva vite envoûtée par cet homme de 35 ans son aîné

 

« Il m’a fait connaître tant de choses D. si tu savais, l’art sous toutes ses formes. Je passais des nuits entières à l’écouter me parler de Balthus, de sa période à la Villa Médicis, les formes, les couleurs, c’était si bon. Je me sentais comme Camille Claudel j’aurais pu traverser tout paris pieds nus pour trouver « la matière » qu’il fallait pour obtenir « non pas une œuvre, mais un esprit » comme disait Le maître. Il me caressait comme il me dessinait, avec stupeur, avidité et amour.

Il était vieux, barbu et pas beau, mais j’aimais chaque pore de sa peau, les poils de ses oreilles, ses ongles sales et son odeur de limaille de fer. et tiens toi bien ! il a commencé à enseigner aux beaux arts l’année de ma naissance, c’est pas un signe ça ? je l’aimais réellement comme personne.

Il m’a tellement appris et tellement pris...Oui je l’aimais d’un amour de notre « création »  captivée, accroc à la connaissance, son évidence de l’art. Nous baisions pas vraiment, un peu comme si nous sculptions ou peignions, avec méthode et discipline. Norrac avait un petit problème, il avait du mal à bander, son âge n’y était pas pour grand chose, il me disait qu’il avait toujours eu ce petit inconvénient d'art mineur, jusqu’au jour où j’ai pu lui donner « sa » jouissance. Il était évident qu’un homme comme lui ne pouvait jouir que par l’art ! alors j’échafaudais des plans pas possibles, je passais des heures à installer le décor, mon année à Penninghen m’a bien servie tu sais ? je recréais des scènes avec Rodin, Botticelli, Michel ange, je posais et il me dessinait, nous avons traversé les siècles ainsi, il me caressait en me peignant et le désir montait… et lorsqu’il atteignait l’orgasme sans qu’il faille pour cela le toucher, j’imaginais un beau tube brillant en train de déverser quelques goûtes de peinture à l’huile sur sa palette.

Nous dormions, mangions, faisions l’amour dans l’art !

Je travaillais comme une forcenée, m’endormant épuisée à l’aube après tout une nuit passée à dessiner, sculpter, à me rouler dans de l’argile ou de la peinture. Je voulais m’imprégner de la matière qui donnerait naissance à « cet esprit ».

Lorsqu’au bout de 5 ans de travail acharné j’ai obtenu  mon diplôme supérieur d’art plastique, j’ai pleuré pendant deux jours en me torturant l’esprit.

J’ai déboulé chez Norrac, en sueur, larme et colère et lui gueulais dessus.

Je ne voulais pas de mon diplôme, je pensais que si je l’avais c’était grâce à la notoriété et l’influence de Norac et non pour  la valeur de mon travail.

Je sais désormais qu’il n’en n’était rien mais il avait beau essayer de m’expliquer le contraire calmement, en gueulant, me frappant ou en pleurant rien n’a pu me faire changer d’avis.

Je suis parti en claquant la porte après lui avoir balancer un pain d’argile à la tête et je n’ai plus jamais rejoué la Joconde pour mon léonard.

 

Le soir de toutes ces révélations, j’étais chez Carole.

Je dois avouer que nous avions un peu trop bu de vin et tiré un peu trop sur le pétard  mais ce fut notre première véritable soirée, chez elle où il régnait un joyeux désordre, ce qui me rassura un peu.

Nous mangions des graines de tournesol à la « Mulder » comme les inconditionnelles de la série que nous étions. Ça donnait au vin un goût détestable mais Carole voyait de l’art dans ce mélange de saveur..

Je m’apprêtais à lui asséner un « tu me gonfles avec ton art » lorsque soudain elle se mit à pleurer. Norrac slalomait désormais entre vénération et diatribes entrecoupées de reniflements peu ragoûtants.

Et j’étais là, à l’écouter pleurer et ricaner, nerveusement dans un premier temps pour laisser peu à peu place à l’hystérie. Je tanguais entre le désir de la consoler ou de la gifler, j’ai finalement opter pour la formule rapide et efficace : la baffe.

Carole s’arrêta nette, me regarda stupéfaite, se leva, rajusta doucement sa mini-jupe écossaise nichée à Portobello Road et remis une boucle de cheveux à sa place. Silencieuse et souriante je la regardais tout en sirotant mon mercurey 85 – la cave à vin allait avec l’appart de la propriétaire : Maman Lombard – Carole resta plantée devant moi pendant 5 minutes sans parler ni renifler, sa joue gauche marquée de l’empreinte de mes doigts.

Puis elle me dit « merci », d’un ton très doux et sa gaîté naturelle revint comme si de rien n’était. Elle me dit : « je te trouve bien maigre aujourd’hui tu ne veux pas fantasmer dans une pose à la Egon Shiele ? »

Non merci Carole, la peinture j’en ai ma claque pour ce soir et si ça ne te fait rien je vais fantasmer en regardant un épisode d’X files cela me convient mieux.

Je me levais et partais, comme d'habitude. Elle ne me retint pas, Carole commençant à s’habituer à mes départs impromptus..

Dans l’escalier j’entendais à nouveau ses pleurs entrecoupés de 3 mots : salope !!! aime-moi !!!

La Porte Bleue.... Danièle Antoniotti
Publicité

Publié dans La Porte Bleue

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article