Rencontre avec Carole... extrait de La Porte Bleue
Le temps était clément.
Du soleil sans soleil, du gris sans gris, du monde sans personne, des heures sans minutes, j’étais perdue sans l’être.
Mon café refroidissait, ma cigarette se consumait, je rêvais sans images.
Mon livre était posé depuis un moment sur la table de ce café banal. Impossible de tourner la page 87 car la 86 restait désespérément agrippée aux autres et le temps semblait s’être arrêté sur cette page qui refusait de tourner et d’émettre ce petit bruit de froissement agréable.
La serveuse au regard triste ne semblait guère être plus en vie que moi. Elle fixait son comptoir qui sentait la serpillière sale. Jeune ? Elle semblait l’être mais elle ne l’était pas vraiment, comme sa présence d’ailleurs… était-elle vraiment là … à l’instant où je pense, où j’écris, où je vis.
J’en étais à ces tristes et ennuyeuses considérations lorsqu’un parfum subtil me surprit les narines. Ce Parfum délicieux et doux s’insinuait discrètement jusqu’à m’embrumer le cerveau, je m’en enveloppais, m’y réchauffais.
Je décidais de fermer les yeux pour mieux l’écouter.
« Mystère de Rochas ! »
Comment pouvait-on couper la parole à une senteur pareille ?
« Parfois il provoque ce genre de truc, ce parfum »
Malgré moi je décidais d’ouvrir les yeux, le charme était rompu. A la table d’à côté se trouvait une silhouette menue, fragile et deux grands yeux gris me regardaient.
« Ouais, c’est incroyable l’effet de c’parfum, il m’a fait la même chose la première fois que je l’ai senti.
Elle avait les yeux légèrement cernés de bleu, parfaite harmonie avec la couleur de son regard. Un visage parsemé de quelques taches de rousseur, des cheveux courts frisés, des vêtements qui semblaient sortis d’une friperie londonienne ce qui lui donnait un style mêlé d’élégance, de punk et de ma grand-mère.
« Je vous dis son nom tout de suite afin de vous éviter la quête du Graal, quoi que vous auriez pu me le demander remarquez, mais des fois les gens sont si timides ! alors, dans l’doute j’vous l’dis »
« Merci, ce parfum sent très bon en effet » Je fus surprise d’entendre des mots sortir de ma bouche.
« Le vôtre n’est pas mal non plus, plus énergique, plus parisien »
« Vous travaillez dans une parfumerie ? » disais-je étonnée de poursuivre cette conversation.
Elle se mit à éclater de rire, un rire désespéré et enfantin comme si cette situation n’était qu’un prétexte pour qu’il puisse enfin exploser. Finalement cela me faisait du bien de ne plus rester figée sur cette foutue page 86 et d’attendre qu’elle daigne tourner.
« Non je n’y connais rien en parfum et je n’ai pas de métier précis. J’essaie de faire de ma vie un métier et j’ai l’impression que mes études seront longues et laborieuses pour obtenir mon diplôme.
Il se passait quelque chose de bizarre, ce personnage énigmatique avait réussi à ne pas m’importuner dans mes rêveries existentielles, je ne l’avais pas fusillée du regard, envoyé péter comme je l’aurais fait d’habitude, je m’avouais sans honte que cette conversation m’amusait presque.
« Et vous ? Vous êtes dans l’parfum ? » Dit-elle en souriant.
« Heu… non…. Mais nous avons un point en commun, nous faisons les mêmes études longues et laborieuses.
Et le voilà à nouveau cet éclat de rire désespéré. Moi, je n’ai pu que sourire ne pouvant guère faire mieux car le rire n’était pas ma tasse de thé.
Elle me tendit la main et me répliqua.
« Vous avez de l'humour et j'aime ça ! Ca fait du bien de rencontrer quelqu’un qu’on ne connaît pas et qui tout naturellement vous fasse rire. Je me présente : Carole, l’éternelle étudiante !
« Enchantée, moi c’est « Rive Gauche d’Yves St Laurent ».
Nous avons longuement parlé, fumant et frisant l’overdose de café, je l’écoutais plus qu’elle ne m’écoutait, le flot discontinu de ces paroles ne laissait peu de place au mien.
Et l’effet boule de neige opéra. En nous entendant la serveuse sortit de sa léthargie, son corps s’anima doucement pour nous servir et vider le cendrier en souriant. Puis elle s’activa peu à peu et décida de nettoyer son comptoir. L’odeur de vieille serpillière disparaissait, le temps recommença à s’écouler et mon livre se referma.